Ta mère.
Parfois, tu me disais : "Tu ne l'aimes pas, ma mère".
Tu te trompais. Au début même, j'aimais beaucoup ta mère. Je la voyais comme une femme douce, ouverte, compréhensive, généreuse, tolérante, altruiste.
Au fur et à mesure, les choses se sont corsées. Elles se sont corsées lorsque ta mère a perçu que nous ne partagions pas toujours les mêmes opinions. Elle s'est mise à me balancer des piques sans que tu t'en aperçoives. Elle restait une personne intelligente, c'était fait subtilement... tellement subtilement que je ne pouvais pas t'en parler sans risquer de passer pour une folle.
Je ne supportais plus les affirmations du type "il faut être stupide pour penser comme ceci" "tout le monde devrait faire cela", alors qu'elle savait très bien que je pensais comme ceci et ne faisait pas cela. J'ai découvert qu'elle n'était pas si tolérante que ça, et plus elle exprimait son mépris pour les personnes qui raisonnaient différemment (donc pour moi), plus cela me donnait envie de raisonner différemment... et nous sommes ainsi entrées toutes les deux dans un cercle vicieux, sans que tu t'en aperçoives...
Bien sûr, il y a le jour où nous avons parlé pour la première fois de vivre ensemble, où tu m'as dit que tu ne préférais pas, que tu en avais déjà parlé avec ta mère. J'ai été choquée. J'aurais dû être la première interlocutrice. Ta mère pensait que c'était une mauvaise chose, et donc toi aussi. Elle s'immisçait dans la progression de notre relation, et toi tu ne voyais rien. Sans doute aussi ne m'aimais-tu pas comme moi je t'aimais, cela je ne pourrai jamais te le reprocher.
Et puis il y a eu cette phrase qui m'a profondément choquée un midi.
Et puis ce jour où elle n'a même pas envoyé un SMS pour mon anniversaire. Le message était clair (ou plutôt l'absence de message). Je ne voulais pas de cadeau, je m'en moquais. Un texto aurait suffi.
Petit à petit je sentais que je n'étais plus la bienvenue chez toi, tu me donnais des prétextes bidons. Je pense que ta mère n'avait plus envie de me voir chez elle. J'aurais été capable de le comprendre, car il est vrai qu'à un moment j'étais très présente. Il existe une façon de dire les choses, de les expliquer. Mais cela n'a pas été fait. De mon point de vue donc, ta mère refusait de te laisser grandir et vivre ta vie. Elle orientait tout, et toi tu disais amen à tout.
J'ai fini par comprendre que je ne pourrai jamais l'emporter dans ton coeur. Or, pour moi, j'étais censée être ton avenir et ta mère ton "passé" si je puis dire. Ton admiration pour elle semblait ne pas avoir de limite. Et j'ai été lassée.
Au fur et à mesure, nous ne nous voyions presque plus, et toi ça te convenait. Moi, au fur et à mesure que nous ne nous voyions plus, je commençais à ne plus avoir besoin de toi, à construire ma vie sans toi. J'ai cessé de t'attendre. Jusqu'au jour où je me suis dit que je ne t'aimais plus. Plus comme on aime son partenaire. Nous étions devenus des potes.
Ce n'est pas que je n'aimais pas ta mère. C'est simplement qu'elle m'avait beaucoup déçue. Par la haute opinion qu'elle avait d'elle même. En ne s'appliquant pas ses propres principes de tolérance etc. Elle peut être une personne super avec ceux qu'elle apprécie, à condition qu'ils pensent comme elle et que son fils ne lui échappe pas trop. Sinon, l'estime est perdue. Elle n'était pas si belle, finalement...
Mais peut-être ai-je eu ce sentiment, à tort. Ta mère constituait sans doute un frein, mais il me semble que par ailleurs tu ne m'aimais pas suffisamment. Tu n'avais pas cette envie de construire avec moi, je n'étais pas admise aux soirées avec tes amis, soit-disant réservées aux étudiants "intégrés". Plus tard, M. m'a affirmé que ce n'était pas du tout le cas. J'aurais été parfaitement capable de comprendre que tu voulais conserver un pan de ta vie pour toi, sans moi. Mais tu ne l'as jamais exprimé.
Je sentais bien que j'étais exclue mais je ne comprenais pas pourquoi. Et une partie de moi n'aura cessé de penser que tu m'as éloignée parce que maman ne m'approuvait plus. Ou bien tu as fait en sorte que je le croie.
Objectivement, je n'étais pas la plus belle des personnes à cette époque. J'étais très seule, stressée, malheureuse. Je n'avais pas, pour réussir mes études, le confort et l'insouciance dont toi tu bénéficiais. Nous n'étions plus tout à fait sur la même longueur d'ondes, je suppose. Et il arrivait que les difficultés rencontrées me rendent mauvaise. Avoir votre confort sous les yeux accentuait mes manques et mes frustrations. Par ailleurs, je me sentais tellement mal que je ne parvenais pas à te parler, à te dire les choses. Aujourd'hui j'y arrive un peu mieux. J'essaie. C'est important pour la survie du couple.
Je pense que ta mère a gardé une sale opinion de moi. Tant pis. Il n'y a que les abrutis qui ne se remettent jamais en question, qui n'essaient pas de comprendre. De mon côté, je ne conserve pas une mauvaise image d'elle. Nos traits de caractère étaient juste incompatibles.
Après toi, j'ai eu une belle-mère très chouette, que j'ai fait en sorte de rapprocher de son fils... le comportement de son fils à son égard me faisait honte. Mais lorsque j'ai quitté son fils, que n'avais-je pas fait là... elle ne m'a plus adressé la parole. Pendant plusieurs jours. Ensuite, les échanges ont manqué de sincérité. Le père, qui de mon point de vue avait toujours été un connard, est resté fidèle à lui-même. J'ai été critiquée, dénigrée, très injustement d'ailleurs. Ce sont des gens qui reconnaissaient les défauts de leur fils, qui auraient été capables de comprendre ma décision. Mais non, c'était le fils chéri. Alors j'étais forcément la méchante de l'histoire. Oui, j'avais des torts, je ne le nie pas. Lui aussi indéniablement, mais jamais ils ne se seront posé la question... J'ai su que ça leur posait problème que je continue à entretenir des liens avec les grands-parents. J'adorais les grands-parents. Ils étaient devenus une seconde famille pour moi. Ils ont continué à me recevoir, sans jugement. Jusqu'à leur décès respectif. C'étaient des gens bien, des gens qui ne se mêlent pas des histoires de couple, qui ne prennent pas parti.
Aujourd'hui, j'ai des beaux-parents plus éloignés de moi en âge (et en distance), donc nous ne sommes sans doute pas aussi proches. Cependant, ce sont des gens bien. Lorsque nous savons pertinamment que nous ne serons pas d'accord sur un sujet, aucun de nous ne vient titiller l'autre, et même si mon beau-père peut parfois insister un peu trop, je ne sens aucune volonté de blesser ou de provoquer, aucune mauvaise intention. Le fait que ma belle-mère ait gardé des liens avec son ex belle-fille m'a rassurée dès le départ. J'ai tout de suite su qu'elle ressemblerait à ma mère. Car si ma mère a beaucoup de défauts, elle n'a jamais, absolument jamais, détesté l'un de nos ex sous prétexte que nous étions séparés, et c'est pour moi une grande preuve d'intelligence. Ma mère m'a toujours dit qu'on ne savait jamais vraiment ce qu'il se passait à l'intérieur d'un couple et qu'on ne pouvait pas juger ; comme elle avait raison !
Bref, parfois je repense à tout ça, à tous les bons moments que m'aura offert ta famille, et je ne peux m'empêcher de penser, quel gâchis. J'ai longtemps regretté de ne pas avoir pu te rendre un dixième de ce que ta famille et toi m'aviez offert. Et aujourd'hui je me dis, tant pis. Tant pis si avoir de mes nouvelles une fois tous les ans te suffit. Je suis d'accord pour dire que les amitiés vraies n'ont pas besoin d'être alimentées autant que les autres. Mais même les amitiés vraies ont parfois besoin de sentir qu'elles comptent toujours. Si dans le futur tu avais besoin de moi, je répondrais présente. Mais je sais que moi, je n'oserais pas te dire que j'ai besoin de toi.