Toujours les mêmes interrogations. Je suis restée bloquée dix ans en arrière. 

J'ai toujours paru plus mûre que les autres. Jusqu'à ce jour. Quelque chose m'empêche d'aller de l'avant.

La frustration de m'être privée durant mes études, qui maintenant n'aboutissent pas sur ce que j'espérais ?

J'aurai bientôt 26 ans. Je n'ai pas envie de me poser, je n'ai pas envie d'avoir des enfants. Pourtant, une part de moi envie les amis qui construisent leur foyer.

Ils m'ont brisée. J'avais la pêche, j'avais l'envie, j'étais motivée et j'étais douée. Mais le droit est un milieu pourri. Aucune reconnaissance, on vous prend pour un larbin, on vous maltraite, on vous humilie, on vous demande toujours plus et toujours plus vite sans commettre d'erreur. Des heures sup à n'en plus finir et non rémunérées bien sûr. Si vous ne cédez pas, on vous pourrit la vie. Et si en plus vous avez la bêtise d'être femme... 

Oui, j'ai tenu jusqu'au bout. J'ai tenu 2 ans. Je voulais ce diplôme, la seule façon de l'obtenir était de m'écraser, car chose injuste, leur avis compte. L'employeur peut vous barrer la voie à jamais. Mieux vaut ne pas se l'ouvrir. 

J'ai connu un état d'extrême fatigue. Je courais tellement que je ne savais plus ne rien faire, je ne savais plus rester assise sans bouger. J'avais des vertiges, lorsque je rentrais le soir je me couchais sans manger, dans le meilleur des cas. Sinon, je pleurais. Je pleurais le matin comme une enfant qui ne veut pas aller à l'école, et je pleurais le soir. Je m'ouvrais une petite bouteille de rouge de plus en plus souvent. Je ne dormais pas. Je ne savais plus comment ce corps me portait. Comment je pouvais rester debout. J'avais perdu beaucoup de poids. 

J'ai gentiment attendu le terme de mon contrat, et je suis partie. Ils ont cherché à me retenir.. Dans les faits, je suis partie plusieurs semaines avant le terme, de façon à compenser les congés qu'ils m'avaient refusés durant deux ans. 

J'ai su que la fille que j'avais formée pour me remplacer était partie au bout de quatre mois. Elle a eu raison. J'avais tellement cru en elle. J'étais sûre qu'elle leur plairait mieux. Elle avait l'envie comme moi au début, elle avait du caractère, plus d'assurance que moi, plus la tchatche. J'étais convaincue qu'elle leur plairait. Mais elle aussi elle a craqué. 

J'ai quitté ce monde sans regret. J'ai eu les couilles de tout planter. J'ai déménagé, j'ai même changé de département, et j'ai juré que plus jamais je ne retournerai bosser dans une étude.

Il ne faut pas croire, j'adorais mon métier. Le métier en lui-même était passionnant. Mais exercé par des cons. J'ai choisi ce métier car, contrairement à la mauvaise image qu'il renvoie, il faut beaucoup d'humanité pour l'exercer. Je pensais qu'il valait mieux qu'il soit exercé par quelqu'un comme moi, qui respecte les gens, qui sait ce que c'est qu'être dans la merde. Pas par quelqu'un qui a tout vu tout pondu tout chié.

J'ai vu de tout. J'ai vu des gens dans la misère faire tout ce qu'ils pouvaient pour en sortir. J'ai vu des gens comme moi perdre leur travail et perdre pied. J'ai vu des gens gagner deux fois plus que moi tenter de m'expliquer qu'ils étaient dans l'incapacité de régler. J'ai serré les dents face aux feignants qui, pour gagner du temps ou se justifier, osaient me dire "vous ne pouvez pas comprendre vous, vous êtes riche", alors qu'ils avaient plus que moi et que non, je n'étais absolument pas riche. J'ai aussi vu les plans de rétablissement personnel accordés à des gens qui gagnaient plus que moi. Depuis, je sais que je ne serai jamais vraiment dans la merde. Il suffit d'organiser un peu son insolvabilité. Ca devient tellement facile. 

J'aimais rédiger les actes. J'aimais établir le dialogue, renouer lorsqu'une personne était partie du mauvais pied avec moi. Le plus gratifiant ? Lorsqu'un débiteur me remerciait à l'issue d'un dossier.

Je respectais mes débiteurs et je crois que mes débiteurs m'aimaient bien. Bien sûr, il y a eu des cons. Mais de façon générale, c'est avec les clients que je ne m'entendais pas. Les clients qui s'imaginaient que je pouvais tout faire, sans respect des délais, sans respect de la personne. Des clients qui s'imaginaient que je n'avais que leur dossier à traiter, que s'ils me harcelaient par mail ou par téléphone leur dossier serait soldé plus vite.. bien évidemment que non.

J'aimais mon métier, mais pas la façon dont on me demandait de l'exercer. 

Je parle du volet recouvrement, mais il n'y a pas eu que ça.. J'adorais rédiger les congés ou les assignations. Les oppositions également. Oui, cela me manque. Je sais que si à présent je contrôle le travail des huissiers, si j'anime un réseau, plus jamais je n'aurai ce travail de rédaction que j'aimais tant. Depuis, je m'ennuie toujours un peu dans mon job.. 

Je n'ai jamais raconté tout ce qu'il s'était passé. Des images m'empêchent encore parfois de dormir. Des humiliations surtout. Des menaces parfois. 

Cela a été une bonne expérience, objectivement. Mais dévastatrice. Je ne suis plus aussi appliquée, je n'ai plus autant envie de me donner à mon employeur, et si je suis mal payée je ne fais pas plus que le minimum syndical. Je suis devenue une feignasse, parce que j'ai trop donné à ce moment de ma vie.

Mon but aujourd'hui ? Trouver un emploi pour lequel j'aurais de nouveau envie. 

A suivre.